5 août 2025

Dans les coulisses des vins d’Irancy : le César, entre tradition, terroir et interprétation vigneronne

Le César : un cépage aux racines profondes dans l’histoire d’Irancy

Le César, aussi appelé « Romain », entretient une relation particulière avec l’Auxerrois. Plusieurs légendes l’associent à la période gallo-romaine, volet affiné par des analyses ampélographiques modernes (voir BIVB), qui situent plutôt ses origines au nord de la Bourgogne. Son profil aromatique intense et sa couleur profonde séduisent certains vignerons, tout en imposant sa rusticité et sa puissance tannique. Le cahier des charges de l’appellation Irancy (AOC obtenue en 1999) autorise jusqu’à 10 % de César dans l’encépagement des parcelles, une situation unique dans le paysage bourguignon.

Un cadre réglementaire précis, mais une mosaïque d’interprétations

La réglementation impose au moins 90 % de Pinot noir pour les rouges d’Irancy, mais il existe deux cas de figure :

  • Assemblage classique : majoritairement Pinot noir, avec une touche de César (de 0 à 10 %), voire un soupçon de Pinot gris (accessoire et rare).
  • Parcelles purement Pinot noir, où le César est tout simplement absent, pour privilégier finesse et droiture.

Mais au sein de ces limites, la créativité règne : chaque domaine adapte la proportion de César selon sa vision du terroir, la maturité des baies, l’histoire des parcelles et la caractéristique du millésime. Ce sont ces nuances qui nourrissent l’identité des vins d’Irancy.

La proportion de César dans les vins : panorama des pratiques selon les domaines

En arpentant les caves et les vignes de l’aire d’Irancy (environ 180 hectares, source: BIVB), on observe une diversité d’approches remarquable. Voici quelques exemples emblématiques, révélateurs de l’état d’esprit de chaque propriété :

  • Domaine Colinot : précurseur de l’expression du César, ce domaine propose régulièrement des cuvées à forte proportion de ce cépage, souvent entre 8 et 10 % – et même une cuvée de pure César, classée en Vin de France faute d’agrément AOC. Chez Colinot, le César exprime tout son caractère : robe pourpre intense, nez fumé, notes de cerises noires et un grain tannique prononcé, parfois presque sauvage en jeunesse.
  • Domaine Richoux : plus classique, la proportion de César se situerait autour de 4 à 8 %, jamais au maximum réglementaire. L’objectif ici : apporter structure et profondeur, sans masquer la finesse du Pinot noir. Les vins gagnent alors en potentiel de garde, l’acidité est plus tranchante, et la finale propose une élégance épicée remarquable (source : La Revue du Vin de France).
  • Domaine Verret : selon les années et les cuvées, la proportion s’établit autour de 5 à 7 %. La maison privilégie la constance et la typicité de l’appellation, tout en ajustant la part de César en fonction du millésime : frais ou solaire, chaque année dicte son équilibre.
  • Domaine Benoît Cantin : ici, le César s’utilise plutôt avec parcimonie (environ 3 à 5 %), notamment pour les cuvées parcellaires. L’idée est d’apporter une touche colorante et épicée, tout en préservant le profil souple du vin et son immédiate accessibilité à la dégustation.
Domaine Proportion de César (%) Objectif
Colinot 8 à 10 Caractère puissant, typicité affirmée
Richoux 4 à 8 Équilibre, profondeur sans excès de rusticité
Verret 5 à 7 Typicité régulière, adaptation millésime/millésime
Benoît Cantin 3 à 5 Souplesse, accessibilité, subtilité

D’autres domaines, parfois plus confidentiels, s'interdisent l’utilisation du César, considérant que le Pinot noir, seul, rend mieux grâce à certains lieux-dits réputés pour la finesse de leur sol (notamment les expositions sud sur marnes et calcaires).

Pourquoi autant de variations ? Décryptage des facteurs influençant la décision des vignerons

Le terroir et le parcellaire : quand la terre impose sa loi

Le choix d’intégrer le César dépend d’abord d’une lecture fine du sol et du climat. Le cépage se plaît sur des expositions chaudes et bien drainées, où il atteint une pleine maturité sans tomber dans l’excès de verdeur. Les parcelles les plus fraîches ou argileuses le rendent plus dur, accentuant ses tannins parfois rugueux. D’où une préférence pour le réserver :

  • aux gros millésimes ou années chaudes ;
  • aux cuvées destinées à la garde ;
  • aux assemblages équilibrés par un Pinot noir bien mûr.

Le style recherché : souplesse contre structure

L’intention du vigneron est déterminante :

  • À la recherche de puissance : on dose le César au maximum (10 %), pour enflammer la robe et l’ossature du vin, avec des arômes de baies noires et d’épices.
  • Pour des cuvées immédiates : on limite la proportion (moins de 5 %) afin de garder la rondeur, la gourmandise, tout en profitant d’une touche originale et d’un supplément de complexité.

La proportion choisie devient alors comme un coup de pinceau sur une toile : plus ou moins appuyé, plus ou moins lisible, mais déterminant pour la perception du vin à l’aveugle.

Pression du marché, traditions familiales et prise de risques

Si certains domaines, à l’instar de Colinot, cultivent l’art d’affirmer la tradition du César, d’autres s’adaptent à une clientèle en quête de vins fruités et accessibles, redoutant le potentiel d’austérité qu’apporte le cépage dans certaines années. On observe néanmoins que la jeune génération de vignerons n’hésite plus à tenter des vinifications séparées, voire à expérimenter avec des percentages supérieurs hors de l’AOC, redonnant de la voix à ce patrimoine végétal rare (voir Bourgogne Aujourd’hui).

Le César dans le verre : quels dénominateurs communs selon la proportion?

Avec un peu d’expérience, on apprend à reconnaître la marque du César :

  • Entre 1 et 3 % : structure discrète, mais couleur déjà plus soutenue, finale légèrement épicée.
  • Autour de 5 à 7 % : intensité de fruit noir, trame tannique perceptible, parfois un aspect fumé ou légèrement animal.
  • Sur 8 à 10 % : explosion de couleur, nez concentré sur la mûre, l’olive noire, tanins fermes, et souvent besoin de temps pour s’ouvrir – mais superbe évolution sur 10 ans et plus pour les plus beaux flacons.

À noter : certains millésimes solaires (2015, 2019) supportent mieux des fortes proportions de César, tandis qu’en année froide (2013, 2021), les vignerons préfèrent le modérer pour éviter l’excès de verdeur.

Du patrimoine vivant à l’avenir incertain : évolution de la place du César à Irancy

Symbole de l’identité entre Auxerrois et Bourgogne, le César demeure un pari à chaque récolte. Si certains regrettent la lente disparition de ce cépage historique (sa part représentait environ 15 % avant les années 1970, aujourd’hui elle dépasse à peine 7 % en moyenne sur les exploitations, d’après Bourgogne Wines), d’autres saluent le retour en grâce de profils plus affirmés.

Face aux caprices du climat et à l’évolution du goût, l’expressivité du César pourrait encore évoluer – entre classicisme assumé et audace vigneronne. Pour l’amateur, chaque bouteille d’Irancy offre ainsi comme un voyage à travers le temps, révélant une facette presque oubliée de la Bourgogne, jalouse de ses secrets et de la main de l’homme qui la façonne.

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